Articulation entre l’ancien et le nouveau

A propos de « traditions »
La tradition peut être féconde ou mortifère tout comme le serait une religion intégriste.
La tradition est la plus belle des libertés pour la génération qui l’assume avec la conscience claire de sa signification, mais elle est aussi l’esclavage le plus misérable pour celui qui en recueille l’héritage par simple paresse d’esprit. Martin Buber

Révolution et table rase
La tentation est grande, pour les esprits habités par la recherche d’un idéal absolu, dans une perspective de « rupture », d’envisager comme unique voie celle de la révolution et de la table rase pour repartir sur des bases saines, en diabolisant ce qui s’est manifesté par le passé. Une autre voie est à prendre en considération. S’appuyer avec discernement et esprit critique sur les traditions, sur les expériences passées, d’autant que ce n’est plus, aujourd’hui, une démarche sacrilège (bien que les résistances soient nombreuses) mais une attitude respectueuse et constructive pour apporter, à notre tour, une contribution en vue de continuer d’élaborer les réponses les plus pertinentes afin de répondre aux aspirations exprimées par le passé et participer ainsi à cette mystérieuse évolution de l’humanité.

Liberté, traditions et nouvelles pratiques spirituelles
On n’est pas obligé d’inventer ex nihilo sa propre méthode de méditation. Être libre n’empêche pas de s’inspirer de ce qui a été fait par d’autres. L’équilibre est à trouver de façon personnelle, quelque part entre les deux extrêmes : l’imitation mécanique d’une méthode trouvée ici ou là, l’autosuffisance qui prétend ne se nourrir de rien d’extérieur. En l’occurrence, nous avons derrière nous des millénaires de traditions de méditation, de recueillement, de prière ou d’oraison, en Orient et en Occident, dont il serait absurde de ne pas prendre connaissance, pour en faire ensuite ce qu’on a décidé : les adopter, les adapter, les réinventer… ou les laisser de côté ! Pour nous tous, le choix d’hériter ou pas est libre. Bidar
Sur le chemin de la connaissance, il nous faut à la fois ressentir et comprendre. Allier l’émotion à la raison, les arts aux sciences… Aucune grille de lecture, qu’elle soit scientifique, artistique, philosophique, spirituelle ne peut, à elle seule, épuiser la richesse de ce que nous appelons la réalité. Et c’est en croisant les approches, les perspectives, les cultures, que nous enrichissons au mieux notre humanité.

La volonté de Dieu
De multiples réflexions conduisent actuellement à « relativiser » les « vérités » spirituelles au regard du « Livre » contenant la volonté de Dieu : cela concerne les trois religions monothéistes. Bidar Abdennour l’applique à la lecture du Coran en citant Mohammed Arkoun, « la richesse humaniste d’une pensée religieuse varie, en effet, avec les niveaux de culture dans lesquels elle s’exprime » Or aujourd’hui trop d’inculture de tous côtés et trop d’ignorance de l’autre comme de soi-même menacent de transformer les individus en étrangers et en ennemis. La médiocrité de trop d’éducations laisse l’individu sans aucune connaissance réelle des valeurs de sa religion ou de sa culture, ou le laisse imaginer qu’elles sont différentes, supérieures ou meilleures.
Cette indispensable relecture des textes révélés est également un thème abordé par Rachid Benzine qui s’interroge : « Comment convaincre les fidèles séduits par l’intégrisme pour prendre du recul par rapport au texte ? Et même si c’est un texte révélé il n’y a pas de parole de Dieu en dehors de la parole humaine laquelle s’inscrit dans le temps des hommes, s’adresse à l’imaginaire des gens. ». L’étude du contexte historique devient indispensable pour éviter les dérives. Propos tenus par Rachid Benzine France Inter
Nous avons là les clés qui permettraient d’envisager une réconciliation des fidèles avec les textes fondateurs des trois religions monothéistes aboutissant à une tolérance bienveillante dans le respect des différences de pratique.
La vérité qui émerge avec obstination de la connaissance de l’histoire des idées et des religions est qu’il n’y a pas de vérité absolue qui nous soit accessible, mais une aspiration commune aux êtres humains, jamais satisfaite. Encore une manière de « creuser » notre désir pour ce qui nous dépasse et nous maintient ainsi pleinement vivants !
Ambigüité des institutions religieuses
L’observation des structures mises en place au fil des siècles conduit à penser qu’elles ont pu, trop souvent, dévoyer les valeurs, les aspirations, les révélations qui en sont à l’origine en figeant les acquis, contribuant ainsi à la pérennité des pouvoirs qui se présentaient comme leurs gardiens alors que ces pouvoirs ont pu conforter une domination, le plus souvent à caractère patriarcal. Ceci dit, sans faire de procès, accordons leur une probable bonne foi découlant de la vision prétentieuse de détenir la « vérité » et de vouloir l’imposer aux autres… pour leur bien ! Prosélytismes dont l’histoire est nourrie. Réflexe humain semble-t-il, ce qui ne le justifie pas, mais fait partie de ces anciens modes de fonctionnement qui sont à reconsidérer, bien sûr. Intéressant aussi de faire le rapprochement avec cette analyse et le constat que l’interprétation des textes religieux se retrouve actuellement aussi au cœur des combats féministes
Détenir la vérité
Détenir la « vérité » et vouloir l’imposer aux autres… pour leur bien ! Réflexe humain à reconsidérer, bien sûr car « la » vérité nous échappe définitivement comme en témoigne « l’éloge de la caresse » évoqué par J-Y Leloup et développé dans un livre éponyme par Marc-Alain Ouaknin. Quelques lignes essentielles pour rendre possible ce monde apaisé auquel nous aspirons tous, mais avec tant de chemins différents qui jusqu’à présent, ne cessent de s’affronter !
La vie est à caresser, elle se refuse à ceux qui veulent la saisir, la prendre, la comprendre. Elle se donne à la main qui ne cherche pas un « quelque chose », mais s’ouvre à une Présence… jamais atteinte. Les secrets ne s’arrachent pas, ils se devinent. La caresse renonce à savoir pour mieux rencontrer, elle n’est pas la « connaissance de l’Être mais son respect ». La vie est à respecter.
Jean-Yves Leloup
La « caresse » soutient que l’unique vérité divine peut et doit se décomposer en une pluralité de vérités relatives que les hommes peuvent partager. La relativité de la « caresse » exclut la vérité totalitaire. M.-A. Ouaknin
Construire mon propre rapport à l’Islam, rien de plus difficile que de sortir des sentiers battus. Rien de plus exigeant, de plus noble aussi, et de plus digne de l’être humain que de tracer sa propre voie. Cette liberté est aussi redoutable qu’exaltante, notamment parce qu’en plus de requérir du courage il lui faut éviter deux risques majeurs : l’ignorance et l’individualisme. Bidar
Ce sont là des témoignages éloquents car émanant de théologiens des 3 religions du « Livre », fortement ancrés dans leurs traditions respectives !

S’inscrire dans une chaîne millénaire d’humains en quête de vérité
Ne pas vénérer les cendres de nos ancêtres mais s’investir pour prendre le relai et continuer de faire vivre la flamme qui les animait : voilà aussi une belle manière de leur faire honneur.
Et avec une inversion de regard et un changement de perspective, ne pourrait-on pas concevoir que c’est le Vivant lui-même qui continuerait de chercher, d’expérimenter, à travers les générations successives des hommes, une forme de vie évoluée, consciente du caractère sacré de sa vocation ! Devenir un lien véritable entre le visible et l’invisible. Et au final, permettre au Vivant d’admirer une nouvelle facette de son univers à travers nos yeux.
Alors nos ancêtres ne sont plus des personnes totalement responsables de leurs choix, des personnes qui seraient à critiquer, à suivre ou non, mais, avec compréhension et une certaine tendresse, nous pourrions observer comment ils ont pu, dans leur contexte et avec leurs contraintes, à la fois participer et s’opposer à cette dynamique du Vivant, en perpétuel mouvement créateur. Seule nous incombe la responsabilité d’agir à notre tour, en cohérence, en connivence avec cette force, ce qui semble être la juste vocation de l’homme

Quels nouveaux combats à mener ?
Ce n’est plus l’aboutissement de nos cheminements individuels qui sera à partager… avec la tentation d’imposer une vérité aux autres, mais, avec la conscience de la relativité de ce que nous pouvons découvrir tout au long de notre quête sans fin, ce sont les péripéties de celle-ci qui méritent d’être évoquées, entre doutes et émerveillements multiples, à chacune de ses étapes. Une diversité qui rassemble enfin sur l’essentiel jumelé à la frustration et au vertige d’une vérité impossible à être cernée de manière rationnelle, qui nous offre, à notre insu, le cadeau de ce que l’on ne cherchait pas vraiment :
La plus belle expérience que nous puissions faire est celle du mystérieux. C’est la source de tout vrai art et de toute vraie science. Einstein
C’est bien la conscience de ce mystère qui est l’essence même du sentiment de « sacré »
Voilà un éclairage qui pourrait contribuer à prendre conscience de notre responsabilité collective de recommencer à œuvrer, désormais, à la fraternisation de toutes les cultures. Une majorité d’humains pourrait-elle se faire sur un tel projet ? Deux difficultés : remettre en cause le cadre de référence constitutif de notre identité avec les liens sociaux qui en découlent et en adopter un nouveau, dont l’impact sur nos vies individuelles est difficile à apprécier à l’avance. Nous sommes bien là au cœur des enjeux et des difficultés d’un changement de paradigme. Confort des résistances en maintenant les mécanismes connus, même délétères ; inquiétude face à l’inconnu se situant explicitement dans un contexte d’incertitudes.
Existerait-il une autre issue imaginable aux conflits idéologiques de tous les temps qui puisse répondre en profondeur aux enjeux écologiques ?
Ceci dit, la notion même de majorité est encore un vestige des anciens modes de raisonnement. Une minorité agissante peut mettre en route un mouvement général. Utopie ?
En pratique, la réflexion conduite dans le cadre de l’École Buissonnière et la référence quasi obsessionnelle de ses activités à la « sagesse du Vivant » témoignent de notre engagement et de notre foi en l’avenir. Cette position n’est pas la traduction d’une formulation poétique, métaphysique, sujet de dissertation, mais bien la référence ultime donnant sens à notre vie, dans toutes ses dimensions et dans ses moindres détails.