Le repas de Noël, moment de partage

Le repas de Noël, moment de partage

Oubliés, les excès caloriques ! De la dinde aux treize desserts, le repas de Noël est surtout un moment où l’abondance se fait don et partage. Une tradition que la théologienne Cécile Turiot nous invite à redécouvrir.

« Deux dindes truffées, Garrigou ?…
– Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J’en sais quelque chose, puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue…
– Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !… Donne-moi vite mon surplis, Garrigou… Et avec les dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?… »
Souvenez-vous ! C’est par ce dialogue aux parfums de Provence et de rôtisserie que commence Les Trois Messes basses, inoubliable conte d’Alphonse Daudet. Le curé Dom Balaguère s’y montre si dévoré de gourmandise qu’il expédie ses trois messes de Noël dans l’espoir de goûter plus vite au festin qui leur succède…
Aujourd’hui autant qu’alors, Noël est un moment où la nourriture est en abondance. Alors, interrogeons-nous sur cette abondance. Faut-il y voir un excès, qui détourne le sens de la fête, comme dans le conte de Daudet ? N’est-ce pas plutôt, comme le suggère la dominicaine Cécile Turiot, un signe de don, de partage et de renouveau ?

On oublie souvent qu’autrefois les clercs avaient l’obligation de jeûner, au moins partiellement, pendant l’Avent. Voilà qui explique l’appétit démesuré de Dom Balaguère ! De nos jours, le jeûne n’est plus prescrit, mais il est encore pratiqué dans nombre de monastères, et par certaines personnes qui souhaitent se préparer ainsi à Noël. « Se mettre en jeûne, c’est faire le vide dans sa maison intérieure. C’est le contraire d’être rassasié, c’est être en attente », explique Cécile Turiot. Le repas de Noël finit de satisfaire cette attente, après la rupture du jeûne qu’a constitué l’eucharistie. Il est signe de fête.

Sur toutes les tables d’Europe, les plats de Noël symbolisent ce renouveau. Des treize desserts de Provence, dont le nombre évoque le Christ et les douze apôtres, au Christstollen allemand représentant l’enfant dans ses langes, en passant par les « cougnoux », « coquilles » et autres « pains de Jésus », spécialités du nord dans lesquelles on dépose un petit nouveau-né en sucre ou en plâtre ; la venue du Christ se signale jusque dans nos assiettes. La bûche que l’on mange au dessert rappelle celle que l’on brûlait autrefois durant toute la nuit du solstice d’hiver. Preuve qu’elle est elle aussi signe de naissance : dans certaines régions, on l’arrosait de vin en souvenir des vignes plantées par Noé lors du renouveau de la terre.

Et la Dinde, clou du repas ? D’après Cécile Turiot, « elle est avant tout signe de partage : tout le monde se réunit autour d’un même plat, qui doit être copieux ». Pour la dominicaine, le repas de Noël est le moment où l’abondance se fait don, don de la personne qui accueille et don de la nature qui distribue ses bienfaits : « on mange traditionnellement des produits du terroir, des choses qu’autrefois on produisait ou cueillait soi-même et qu’on conservait exprès pour fêter Noël : les châtaignes, les fruits secs, les pommes avec lesquelles on faisait des beignets sont des fruits de l’année, du travail et de la terre ». Le jeûne de l’avent était ainsi un jeûne de partage : ce qu’on ne mangeait pas était conservé pour être partagé ensuite lors de la fête.

Dans de nombreuses régions, on gardait une part supplémentaire à offrir pour qui aurait faim : c’est la « part du pauvre », appelée aussi « part de Dieu », « le pauvre étant toujours celui qui vient de la part du Seigneur », selon Cécile Turiot. Aujourd’hui, on peut garder cette dimension de don et de partage notamment en surveillant l’origine des produits que l’on sert, en privilégiant par exemple des productions locales ou équitables : « si on offre en surabondance du chocolat qui a nécessité l’exploitation de ceux qui l’ont fabriqué ou qui ont cueilli le cacao, on fait une entorse à la fête ! ». On peut aussi perpétuer la tradition des mendiants, ces fruits secs que l’on distribue aux enfants, passants ou visiteurs.

Et la gourmandise dans tout cela ? Malgré les efforts de Lionel Poilâne et de ses amis cuisiniers, qui avaient adressé en 2002 une Supplique au pape pour enlever la gourmandise de la liste des péchés capitaux, elle reste tout aussi condamnée aujourd’hui qu’à l’époque des Trois Messes basses… « Je ne crois pas que la question de la gourmandise se pose à Noël, répond Cécile Turiot. La gourmandise, c’est surtout prendre par devers soi, prendre en excès. Dans la gourmandise, on prive les autres de ce que l’on mange. À Noël, on reçoit ce que l’on nous offre : c’est très différent ».
Nous voilà rassurés, et prêts à nous mettre à table !

Source : La Vie